CHALAL Djaouida Souvenirs 4

 

Un souvenir de Bougie

Été 1958

 

 

La ville était scindée en deux : il y avait la partie haute posée sur un cap surplombant la mer au creux d’une baie majestueuse ; c’était la ville européenne aux plans précis, aux rues et venelles débouchant sur l’azur du ciel et de la mer.

Les immeubles coloniaux du début du siècle abritaient une population au brassage étonnant : siciliens, sardes, maltais ou espagnols avaient été attirés ici pour peupler une terre, un pays conquis : un monde de petites gens qui côtoyait les colons français les moins fortunés.

 

Les cafés ne désemplissaient jamais, ils exhalaient des arômes d’expressos corsés mêlés à l’anis des apéritifs. Le soir à la brunante, le patron des lieux aspergeait le sol de gouttelettes d’eau et ce regain de fraîcheur retenait les clients quelques moments encore.

 

Une route descendait en pente raide vers la plaine : ici commençait la basse ville, la ville ‘’indigène’ qui, au Nord donnait directement sur le port et la raffinerie de pétrole et au Sud sur des reliefs montagneux, barrières naturelles au vent glacial des hauts plateaux et au brûlant sirocco du désert. Dans cette partie de la ville, les constructions semblaient croître en tous sens telles des greffons exubérants s’étalant un peu plus chaque jour avec l’arrivée des montagnards venus trouver travail et sécurité .Le quartier grouillait à toute heure : dès le point du jour, des nuées d’enfants prenaient d’assaut les ruelles et ne rentraient chez eux que tard le soir enivrés de jeux et de fatigue. À l’Est, la campagne avait encore ses droits : d’immenses champs de blé couleur or ponctués ici et là du rouge des coquelicots et de l’indigo des bluets, apportaient un peu de répit au paysage urbain.

 

L’immeuble de cinq étages où nous habitions était posé là face à l’horizon. Tout autour un muret clôturait le jardin d’herbes folles qui recelait quelques arums blancs et des bosquets de chèvrefeuille au nectar délectable. Deux plants de basilic à même des pots de métal rouillé encadraient l’entrée du bâtiment.

 

En été, après un petit déjeuner sommaire je partais à l’aventure, déambulant jusqu’au confins de la cité populeuse : je prenais le pouls de son agitation, écoutant la rumeur des voix, humant les odeurs d’essence des rares voitures cahoteuses.

Tranquillement la limpidité et la fraîcheur de l’air matinal cédaient la place aux poussières chaudes .Je revenais alors à travers champ par le petit sentier mille fois piétiné; Il était alors environ dix heures et demie et le soleil déjà haut me poussait dans un de mes retranchements : j’entrebâillais la porte de tôle de la menuiserie en face de notre immeuble. En entrant, je clignais des yeux puis j’allais m’asseoir sur un petit banc à l’opposé de l’établi.

 

La hauteur des plafonds et la lumière du jour tamisée par la multitude de particules en suspension conféraient aux lieux une atmosphère surnaturelle, divine presque. Il y faisait frais aussi et l’odeur du bois scié ajoutait à mon enchantement. Je restais là de longs moments à observer le menuisier jouer de son égoïne avec précision en se penchant sur une pièce pour en raboter délicatement les contours. Il ignorait ma présence mais un fil invisible semblait me relier à lui. Sans interruption, il façonnait les tables basses et les banquettes que l’on retrouvait dans toutes les cuisines des environs.

 

Bientôt la faim me tenaillait. À l’extérieur l’éclat blanchâtre du soleil et le chant des cigales me confirmaient qu’il était temps de rentrer. Le repas était vite expédié : quelques sardines frites posées sur un morceau de pain imbibé de sauce à la tomate et puis venait l’heure de la sieste. Ma mère étalait sur le carrelage rafraîchi à l’eau claire un tapis de laine tissé ; le silence et l’immobilité étaient de mise et celui qui y dérogeait était rapidement rappelé à l’ordre par les lanières de cuir du martinet qu’elle gardait à portée de main.

 

Bientôt elle-même s’endormait et l’un après l’autre nous quittions les lieux pour nous installer dans le hall de l’immeuble où, avec les enfants du voisinage nous entamions d’interminables parties d’osselets faits d’astragales de moutons.

Dehors la chaleur était à son maximum ; les lézards traversaient à toute allure des pans de mur, des nuages de gaz vacillaient à l’horizon .

Vers la fin de l’après midi, le tintement des tasses dans les cuisines nous avertissait qu’il était temps de sortir à nouveau.

La soirée était magique : le soleil dans sa chute enveloppait le ciel d’un camaïeu de roses. C’était l’heure des palabres intimes, parfois un enfant plus âgé racontait des histoires étranges ou les aventures du dénommé Djéha réputé pour sa roublardise : je fermais les yeux me laissant caresser par le frémissement de l’air si doux sur ma peau.

 

Cette année là en août, la chaleur devint intolérable. Le ciel chauffé à blanc tel une immense voûte d’étain, réfléchissait une lumière éblouissante à laquelle correspondait un silence pesant, angoissant. Des volutes de poussières s’élevaient de la terre aride s’immisçant dans les maisons. L’air brûlait les muqueuses du nez et de la gorge .Les yeux larmoyants et rouges des enfants étaient cernés de croûtes jaunâtres.

 

Nous étions accablés passant de l’irascibilité à l’abattement .Les volets clos , nous traînions d’une pièce à l’autre sur les carreaux de faïence en attendant une hypothétique brise .

 

Un après midi un nuage sombre, épais, apparut loin au dessus des montagnes. Le bruit sourd qui l’accompagnait nous fit croire tout d’abord à un orage salvateur, mais plus il se rapprochait, plus nous distinguions des vibrations, des claquements secs et des stridulations assourdissantes. À présent, le ciel était complètement noirci. Et déjà quelques insectes s’abattaient ça et là .En quelques minutes à peine, l’espace fut envahi par des millions de sauterelles vertes dansant en tous sens, tournoyant et se percutant dans un désordre indicible. Le chaos était total. Une force intérieure démentielle les guidait dans une transe frénétique, hallucinant leurs yeux globuleux ouverts sur un autre monde.

 

Certaines, dans leur course folle s’écrasaient bruyamment contre la vitre des fenêtres fermées laissant d’épaisses traînées visqueuses et ocre. Quelques unes titubaient, ivres de fatigue, puis venaient se coucher sur le sol.

 

Dès qu’une accalmie semblait poindre, une main invisible jetait des poignées de ces bâtonnets verts qui virevoltaient tels les fruits du sycomore poussés par le vent.

 

Dans la cacophonie ambiante, l’écho de mâchoires puissantes broyant sans relâche une montagne d’acier, dominait tous les autres bruits.

 

J’étais terrifiée et fascinée à la fois par ce spectacle insolite aux allures de fin du monde. J’imaginais qu’il n’était qu’un mauvais rêve qui cesserait instantanément.

 

Finalement, le ciel s’éclaircit peu à peu laissant filtrer quelques rayons de soleil. Le nuage d’insectes se reformât en une colonne compacte, se dirigeât vers l’Est et enfin disparut à l’horizon. Pendant quelques instants encore, je persistais à entendre des bruits d’acouphènes, mais bien vite tout s’apaisât.

 

À l’extérieur, le sol était jonché de cadavres de sauterelles, certaines tressaillaient encore. Des thorax, des têtes, des pattes, des élytres tapissaient la glèbe craquelée.

Je jetais un regard aux champs alentours, pas un épi de blé n’avait été épargné par ces monstres voraces ; une moissonneuse n’aurait guère fait mieux.

Le vide et la désolation étaient partout présents.

 

Une immense solitude m’envahit.

 

CHALAL Djaouida

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