CHALLAL Djaouida Souvenirs 2

 

Un souvenir de Kherrata

Mars 1962

 

(Par Challal Djaouida)

 

Sortant brutalement de mon sommeil, je m’assis sur le lit enveloppé par la torpeur de la nuit. Lentement j’émergeais du chaos, flottant entre rêve et réalité, et fixais mon attention sur le rai de lumière filtrant sous la porte. Des bribes de conversation me parvinrent lointaines, inintelligibles, découpant l’atmosphère.

 

Je me levais et ouvris la porte ; aussitôt tout devint évident : de la cuisine à l’autre bout de la maison, un pan de lumière jaunâtre s’échappait vers le couloir et projetait des ombres sur le mur. À l’intérieur, mes parents devisaient posément. J’entendais clairement le sifflement de leur bouche aspirant le café brûlant. Ils s’interpellaient par leurs prénoms, ce qui était exceptionnel, et je perçus entre eux une intimité que je ne leur connaissais pas. Mon père surtout parlait et ma mère répondait par des bouts de phrases laconiques et sèches ; je la sentais sûre d’elle, dominant la situation. Je tâchais de suivre leur conversation n’étant pas complètement familière avec la langue kabyle qu’ils employaient ; je m’accrochais à chaque mot :

 

-          Sois raisonnable et laisse-moi partir, suppliait mon père. Que crois-tu qu’il m’arrivera sur la route ?

-          Tu le sais mieux toi-même.

-          Où as-tu été chercher cette idée qu’il y avait du danger à aller à Alger ? Je l’ai fait à plusieurs reprises depuis le début de cette guerre sans qu’il ne me soit jamais rien arrivé !

-          Eh bien justement, lui lança-t-elle sur un ton ironique, il ne faudrait pas que cela commence.

-          Tu sais enchaîna-t-il  que cette réunion des responsables des services sociaux est de la plus haute importance et ma présence à ce titre est nécessaire et espérée.

-          Je le sais.

-          Et de quoi aurai-je l’air auprès de mes collègues ; je passerai pour un lâche, un couard. Eux seront là j’en suis sûr …

-          Libre à eux !

 

À présent excédé mon père reprit : ‘’ Cette réunion est du domaine de mon travail, c’est un devoir presque une obligation d’y aller et je ne peux m’y soustraire et pas plus toi que quelqu’un d’autre ne m’empêchera de partir ! ‘’

 

Sans se laisser abattre, elle lui répondit : ‘’ il y a peu encore, j’aurais admis tout cela, mais aujourd’hui, les choses ont changé. Tout, autour de nous, n’est que violence …non, vraiment, je ne tiens pas à être veuve avec six enfants à charge. ‘’

-          Tu as bien raison, mais pourquoi faudrait-il que ce soit moi, simple enseignant, qui ne représente rien ni pour les uns, ni pour les autres …et puis pourquoi faudrait-il que ce soit aujourd’hui hein ?

-          Mon intuition me dit que tu ne dois pas y aller, c’est tout ! , répliqua-t-elle imperturbable

-          Bon, voilà que tu me sors des âneries sans logique aucune. Un accord de cessez-le-feu doit être signé dans une semaine et je ne vois pas pourquoi les deux parties s’emploieraient à ruiner cet espoir de paix. C’est insensé !

 

Ma mère ne dit mot, son orgueil avait du en prendre un coup. Aussitôt, je perçus dans la voix de mon père un brin d’affliction et de tristesse :

-          Et puis, reprit-il, tu sais qu’à chaque fois que je me rends à ces réunions, je te ramène de la capitale les tissus rares que tu apprécies tant et qui te font cruellement défaut dans notre village

-          Je sais, je sais, tout cela est très vrai, mais comment t’expliquer ?...

 

Tous deux à présent étaient las, chacun gardant pour soi ses pensées. Puis tout à coup, mon père s’enflamma : ‘’ Bon, c’est assez maintenant,. Donne-moi les clefs de l’auto et tout de suite ! Je n’apprécierai vraiment pas d’être en retard à cause de tes lubies. Allez, dépêches toi ! ‘’

 

‘’Non ! ‘’

 

Un silence lourd et menaçant s’abattit sur la maison. J’entendais le souffle calme de mes deux sœurs endormies tout près de moi. Je redoutais le pire : qu’il bondisse sur elle pour lui faire avouer sous les coups et dans les larmes le lieu où elle avait caché les clefs de la voiture. Mais rien ne se produisit.

 

Mon père se racla la gorge, ce qui était chez lui le signe d’une grande contrariété contenue et, des trémolos de rage dans la voix il lança : ‘’ Dieu m’est témoin , j’aurai tout essayé , il ne reste que la violence , mais j’en suis incapable . Pourquoi Bon Dieu avoir épousé une femme aussi entêtée ? ‘’ Il n’ajouta plus rien sachant qu’il avait perdu la partie.

 

J’attendis encore, mais ne perçus plus que le crissement des chaises que l’on pousse et le tintement des tasses dans l’évier. Je me recouchais. Au bout d’un moment, de la chambre de mes parents, me parvint le sifflement régulier de leur respiration : je l’accueillis comme une musique de nuit apaisante et sombrais aussitôt dans un profond sommeil

 

Les jours suivants, il régnât dans notre maison une atmosphère étrange, empreinte de calme et de sérénité. Un délicieux mélange de bonheur et de mélancolie flottait dans l’air et la lumière printanière pure et vive mettait de la grâce sur toute chose. Ma mère d’ordinaire si impatiente et si brusque dirigeait son foyer avec tendresse et une douce réserve. À quelques reprises, je surpris sur son visage un lumineux sourire d’ange

 

Quant à mon père, d’un naturel déjà distrait, il était à présent complètement absent. À maintes reprises, je le vis interrompre sa marche et remuer les lèvres en agitant la tête comme pour chasser d’énigmatiques fantômes. Après quelques secondes, il reprenait son pas, le dos voûté, son éternelle cigarette collée à la bouche.

J’avais l’impression d’observer mes parents à travers un fragile écran de verre qui pouvait voler en éclats à tout instant.

 

Cela dura une semaine, puis un après midi, je trouvais ma mère en compagnie d’une enseignante de l’école des garçons que mon père dirigeait

 

Les occasions de visite étaient rares si bien que ma mère recevait le moindre visiteur avec art. Rien ne manquait : la nappe blanche festonnée de ses mains, le service de porcelaine chinois, le café aromatisé à l’eau de fleurs d’oranger et les assiettes de pâtisseries maison. Je pris place à leur côté et lorgnais du côté des moelleuses pâtes de coing dont je raffolais

 

La conversation était gaie, détendue. J’en suivais distraitement le fil. Puis, imperceptiblement, les paroles s’espacèrent, il y eut un ou deux silences annonciateurs de sujets plus graves et finalement, après une gorgée de café, la visiteuse s’enquit de l’état de santé de mon père.

 

Ma mère baissât les yeux et se mit à jouer avec la pince à sucre. Je tendis l’oreille prête à recueillir les mots qui expliqueraient l’ambiance singulière de ces derniers jours. La voix tremblante et le regard luisant, elle lui raconta dans le détail comment elle avait empêché mon père de se rendre à une réunion et dans un souffle elle conclut :’’ Et cela lui a sauvé la vie. ‘’. Elle fixa alors son interlocutrice et ajoutât : ‘’ Deux jours après, un télégramme lui annonçait que ses six collègues présents avaient été lâchement assassinés par un groupe extrémiste qui, dans un ultime soubresaut de cette guerre, semait la terreur et la désolation.’’

 

À ce moment là, elle contempla longuement, en direction de la fenêtre, le jeu d’ombre et de lumière sur les murs alentours puis elle ajouta :’’ L’un d’entre eux surtout lui manquera. Ensemble ils échangeaient des réflexions, des idées et bâtissaient mille projets pour ce pays à naître.’’

 

Un vertige me saisit soudain. Je résolus de sortir et de m’asseoir sur les marches du perron. Le soir tombait dans une débauche de couleurs. J’entendais le bruissement calme des feuilles à la cime des eucalyptus. Le parfum délicat des glycines qui courraient en grappes lourdes le long du mur de notre maison acheva de me ravir.

 

Au loin, dans une plainte déchirante, une mère appelait son enfant.        

 

 

Challal Djaouida

 

 

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