CHALLAL Djaouida Souvenirs 3



Récit d’un bout d’enfance vécue à Bougie

par l’auteur de ce texte empreint de nostalgie.

Djaouida Challal a également vécu à Kherrata

Dans les années 60


 

Enfance à Bougie

 

(Par Challal Djaouida)

 

 

 

 

 

Il y avait ma famille proche et celle immense de mon père regroupée dans une maison dont la cour centrale s’ouvrait sur le ciel. Descendue de leur village des Monts Babors, toute la tribu avait, à Bougie, trouvé un mode de vie moins rude et plus conforme, lui semblait-il, à son statut de famille aisée et respectée pour leur descendance maraboutique. Du même coup, il lui avait fallu découvrir la proximité avec la mer du Golf de Bougie, bien loin des terres montagneuses sur lesquelles se dressaient les oliviers et les figuiers qui faisaient encore leur richesse.

 

Les femmes menaient là  une existence oisive entre le hammam et les visites aux voisines du quartier musulman du Houma Bazine. Aux fêtes, elles se paraient de tous leurs bijoux et portaient des robes de soie ou de lamé qui s’ouvraient sur de généreux décolletés et montraient des bras ronds aux innombrables bracelets. Une ceinture de Louis d’or soulignait leur poitrine haute et opulente. Les gencives frottées au brou de Noyer faisaient ressortir l’éclat et la blancheur de leurs dents. Autour d’elles, flottaient des odeurs de jasmin et d’ambre musqué.

 

Leur seule préoccupation était la préparation de repas riches et variés, le reste des activités de la maison était le lot des trois ou quatre jeunes servantes descendues elles aussi du village avec leurs maîtresses. Les enfants, nombreux, étaient, tôt le matin, poussés à l’extérieur de la maison et se contentaient comme repas de couscous mouillé d’une sauce rouge sans viande mais remplie de pois chiches et, du kabyle, leur langue maternelle, ils n’en entendaient souvent que des jurons hurlés à leur endroit par des femmes saturées de maternité.

 

L’arrivée des hommes dans la maison était annoncée par trois coups frappés lentement sur le bois sombre de la porte trapue. Aussitôt, toutes les femmes affairées dans la cour s’échappaient en tous sens telle une nuée de tourterelles effarouchées. Les hommes traversaient alors avec force toussotements et raclements de gorge la cour vidée et silencieuse, ombres graves aux burnous immaculés et à la chéchia rouge posée bien droite sur leur crâne rasé. Aussitôt  arrivés dans le grand salon en haut de l’escalier de faïence si glissant les jours de pluie, débarrassés de leurs vêtements de ville, ils attendaient sur de moelleux tapis que le repas leur soit servi  devisant sur les sujets graves de l’heure, réglant au passage les problèmes financiers ou les soucis d’un des membres de la maisonnée. En bas, les femmes reprenaient leurs activités en chuchotant et en levant à l’occasion les yeux vers la galerie de l’étage supérieur. Les rires étaient étouffés, la décence était de mise…

 

Et puis, il y avait l’univers de mon père. J’étais son accompagnatrice muette. Au café, je m’asseyais bien droite sur un tabouret sirotant une grenadine à l’eau (je détestais le lait), et j’écoutais les propos des uns et des autres, hommes venus des  rives de la Méditerranée, aux origines diverses mais au même physique; taille courte et trapue, cheveux plantés bas sur le front, visage cuivré. Sans cesse, ils évoquaient le même sujet : la mer. Ils en étaient tous amoureux, partageant ensemble leurs aventures marines, et de pêche, et quand il fallait encore parler, il y avait le football, Kopa ou l’équipe du Brésil championne du monde cette année là.

 

Le temps s’arrêtait. Aucun d’eux ne semblait avoir d’attaches ni de travail véritables. Cette ville et sa baie les avait façonné paisibles et libres, bavards et silencieux  à la fois, semblables et pourtant si différents (mais de cela qui s’en souciait ?). N’avais-je pas entendu plus d’une fois un de ces hommes affirmer que la Baie de Bougie dépassait en beauté et en somptuosité celle de Rio de Janeiro ? Et il savait de quoi il parlait puisqu’il en revenait ! Et tous les autres acquiesçaient sans autre forme de remise en question.

 

Soudain, mon père regardait sa montre, le temps avait filé, son teint s’empourprait, il émettait un long sifflement en secouant sa main droite dans les airs. Vite, vite, il fallait partir. Dans la voiture, je le sentais inquiet. En chemin, il s’arrêtait acheter quelques sardines …après tout, les bateaux étaient rentrés plus tard que prévu. Il me souriait, les yeux pétillants, j’étais sa complice pour l’éternité !

 

Les journées les plus belles quand le temps s’étirait, nous prenions le chemin du port. Au bout de la jetée, nous nous installions sur de gros rochers escarpés, brûlés par le soleil et le sel de la mer. Les pieds au ras de l’eau écumeuse, je lançais ma petite canne à pêche et observais le flotteur danser vivement au gré des remous. Mon père, en pêcheur averti utilisait un moulinet et toujours le même appât de crevettes salées, macérées longtemps d’avance. L’odeur était forte, véritable concentré de la mer.

 

Sur notre gauche, la ville blanche agrippée au Mont Gouraya prenait par moments des teintes mauves. J’essayais encore d’y tracer quelques repères. J’étais là, à égale distance entre la terre, l’horizon et le ciel. Encore un peu et la ville n’était plus au loin qu’illusion. Seule comptait à présent la mer lisse et brillante, constellée de paillettes irisées, éphémères et éternelles à la fois.

 

 

 

 

J’étais posée au milieu de l’immensité turquoise au centre de mon être.

Lentement, le soir tombait. À présent, nous étions devant un grand trou sombre d’où sourdait une rumeur étrange comme le son d’une langue tout à fait inconnue. Par à coup, je pouvais sentir sur mon visage, le picotement des gouttelettes d’embruns portées par le vent du large. Dans le lointain, les lumières de la ville semblaient des étoiles descendues du firmament.

 

À la lueur de sa petite lampe de poche, mon père détaillait sa pêche : au fond du seau brillaient une ombrine, deux dorades, quelques pageots et trois sars, ce qu’il fallait pour un festin ! Sur son visage, on sentait une satisfaction contenue, sans émotion excessive. Sans doute, se délectait-il un peu quand même, de ce qu’il aurait à raconter demain au café ?  Il ne me parlait pas et ne m’entretenait de rien mais son univers marin s’offrait à moi, et s’ancrait en moi tout naturellement, pour toujours.

 

Quand nous quittions le port, d’un coin sombre près du hangar, on pouvait entendre le chant plaintif d’un pêcheur ivre dont je soupçonnais l’immense solitude…

 

Challal Djaouida

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaires (1)

1. DJABALI Abdelaziz (site web) 31/03/2013

En 1961-62 nous habitions les batiments de la cite BORDEAUX je me souviens de HOUMA BAZINE HOUMA RIHE ou j etait Scolarise mon frere Abdelkader qui etait a kherrata l eleve de votre pere etait lui scolarise a l ecole AMMOUR de bejaia mon pere etait postier Bejaia m a aussi beaucoups marque je n ai jamais oublier la repression aveugle des manifestations par l armee coloniale ainsi que le courage et la bravoure des bejaouis les manifestations c etait toujours nous les enfants qui les commencaient avant les grands J ai beaucoups de Souvenirs de mon enfance a bejaia .

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