KHERRATA (suite)

 

KHERRATA, LE VILLAGE

(suite)

 

(Extrait de l'ouvrage "Souvenir...S" de Khaled Lemnouer)

 

À une certaine époque, Kherrata était un modèle de cohabitation sur le plan religieux. Sur un même trottoir, à quelques mètres d’intervalle seulement, étaient érigées une mosquée et une synagogue. À la sortie ouest du village, se dressait une église. Le mélange entre musulmans, chrétiens et juifs ne souffrait d’aucun conflit particulier. Au contraire, la diversité des cérémonies religieuses conférait au village une ambiance festive quasi permanente.

 

 Ainsi, le Ramadhan, les Aïds esseghir et Kébir, l’Achoura, le Mouloud, chez les musulmans ; la Noël, les Pâques, la Pentecôte, l’Ascension, chez les chrétiens ; le Sabbat, le Kippour, la Pâque chez les juifs, toutes ces fêtes étaient célébrées avec un respect réciproque et unanime. De plus, les trois chefs religieux — l’Imam avec sa gandoura et son turban, le Curé avec sa soutane et sa tiare, le Rabbin avec sa robe et sa kippa — se rencontraient quelquefois et bavardaient avec une considération mutuelle bien visible. Quand je pense à ce trio de croyants, l’image qui me vient à l’esprit me paraît irréelle ; les fanatismes religieux de tous bords d’aujourd’hui ont fini par gommer cette réalité.

 

Cette sereine coexistence se manifestait également au sein de la population composée de plusieurs ethnies et nationalités. Aussi, Kabyles, Mozabites, Arabes, juifs, Espagnols, Marocains, Tunisiens, Italiens, Français,... cohabitaient-ils en bonne intelligence. Cette diversité était perceptible au sein même des « Arabes » et des « Kabyles ». Ainsi, chez les premiers, on distinguait les Sétifiens, les Biskris, les Msilis, les djidjeliens... 

 

 

 

Chez les seconds, on discernait ceux de la haute[1] et ceux de la basse Kabylie... Parmi ce dernier groupement ethnique, il était aisé de déterminer l’origine de chacun de ces membres grâce à l’accent, mais aussi à la particule négative utilisée : pour les uns, c’était « oula », pour les autres « ani » et pour certains « arra ». Et aussi paradoxal que cela pût paraître, ces multiples différences constituaient une sorte de liant consolidant convenablement cette chaleureuse convivialité qui régnait à Kherrata. De plus, la plupart des individus de chaque ethnie parlaient parfaitement les langues des autres communautés, ce qui facilitait considérablement les rapports entre les personnes. Kherrata était en fait une ville polyglotte. Les gens étaient certes différents, mais ils se respectaient les uns les autres. J’observe que cet esprit de tolérance s’en est allé aujourd’hui à vau-l’eau.

 

Dans les joutes de pétanque ou de football, dans les concours de belote ou de pêche, les équipes étaient composées indistinctement de joueurs appartenant à l’un ou l’autre groupe social sans susciter aucune inimitié. Au contraire, ces dissemblances se révélaient être un grand enrichissement dans plusieurs domaines : social, culturel, sportif, culinaire,...

 

Cette harmonieuse vie sociale qui prévalait à Kherrata entre colons et colonisés était bien sûr perçue à travers le regard candide d’un enfant de dix ans, car la réalité était tout autre. Cependant, les Algériens n’étaient pas dupes ; par exemple, ils savaient pertinemment que les apparences bienveillantes revêtues par les Juifs étaient trompeuses. En fait, ces derniers s’ingéniaient avec des faux-semblants à occulter leur engagement politique et entier avec le pouvoir colonial contre les Algériens.

 

Ainsi, si extérieurement les relations humaines dans la localité paraissaient évidentes, la haine sourde qui fermentait dans l’esprit des Européens contre les « Indigènes » était également bien visible pour celui qui savait bien regarder.  (à suive)

 

Autre fait marquant chez les autochtones, il n’y avait ni riches ni pauvres, ni instruits ni ignorants, ni forts ni faibles, ni petits ni grands... il y avait seulement des êtres humains. Tout naturellement. Ainsi, à une table de jeu, par exemple, le plus souvent les joueurs de belote étaient respectivement un riche, un chômeur, un croyant et un picoleur. Et les spectateurs tout autour, de diverses conditions sociales, n’hésitaient pas à taquiner l’un ou l’autre des quatre adversaires dont le jeu laissait à désirer. À Kherrata, la différence qui distinguait les habitants apparaissait exclusivement dans les noms patronymiques...

Et l’humour n’était pas en reste puisqu’à Kherrata, l’exercice de la plaisanterie était une sorte de devoir où le génie populaire faisait preuve d’une imagination débordante. Les blagues, les farces en tous genres, surtout les canulars, déchaînaient des moments de rigolade mémorables. Et le plus amusant était de voir que la victime de ces joyeusetés fut la première à en rire...

 

 

 



[1] Parmi eux, le frère du colonel Amirouche.

 

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